«Le saviez-vous ?»

BIO NM : JF Erard, l’aventurier de la micromécanique perdue 2/3 : l’interview.

4Août 2014

Bonjour Jean-François,

Bonjour Nicolas,

Nicolas Maillechort : Comment c’est déroulé ton enrôlement dans l’aventure NM?

Jean-François Erard : tout naturellement, à Baselworld 2009, j’ai rencontré Robert, un ami de longue date, nous nous connaissons depuis le début des années nonante. Il m’a parlé du projet et de Michel, que je connaissais aussi depuis notre passage en commun chez Renaud & Papi.

Dès le départ j’ai été très enthousiaste, pour l’aspect critique du projet évidemment, mais aussi pour ses acteurs, que j’apprécie tout particulièrement. Comme la majorité des participants au projet, ma motivation n’est pas pécuniaire, je travaille à mi-temps sur le projet et je consacre le reste de mon temps à la production des timbres de sonnerie pour mes autres clients horlogers.

Ma problématique est un peu la même que celle de Philippe, je vais bientôt partir à la retraite et je suis le dépositaire d’un savoir-faire unique…

Timbres monobloc produit par Jean-François:

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NM : Tu réalises des timbres pour les montres sonores, tu peux nous en dire plus ?

JFE : Oui, mais pas trop, c’est un peu confidentiel! Chez R&P, j’avais eu une demande pour réaliser des timbres monobloc. Il faut savoir qu’à la fin des années 80, on produisait les timbres par soudure : les deux lames sont soudées à la partie fixée à l’ensemble. Notre défi a été de partir d’un petit bloc d’acier pour réaliser un timbre monobloc, par un mélange complexe de techniques d’usinage et de tréfilage.
Le défi était donc double. D’une part atteindre la qualité qu’on ne savait plus faire après la crise du quartz, et d’autre part la fabrication en série qu’on ne maitrisait pas au XIXème.

Aujourd’hui, nous sommes les seuls à maitriser cette technique…

Jean-François en trekking sur le mont Elbrouz en Russie:

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NM : Tu évoquais Robert et Michel jeunes?

JFE : Oui, en 1991, ils étaient exactement égaux à eux-mêmes. Robert était déjà animé de la même soif inextinguible de repousser les limites de la Bienfacture et la créativité.
Et Michel était déjà curieux de tout, il avait seulement un peu plus de cheveux à l’époque (rires). J’avais était assez impressionné par ce grand gars (NDNM : Michel fait deux mètres de haut) qui me bombardait de questions, en 1991 déjà. L’enseignement et la transmission du savoir étaient sans doute déjà en lui à l’époque…

NM : Tu nous disais également dans la première question, que tu étais dépositaire d’un « savoir-faire unique »?

JFE : Attention Nicolas, mon intention n’était pas de me faire mousser. Ce savoir-faire est la conséquence d’un parcours atypique. J’ai juste été au bon endroit au bon moment, avec des oreilles grandes ouvertes.
Quand je suis sorti du « Tech » en 1975, la crise de l’horlogerie était tombée comme un orage d’été sur les vallées, sans préavis et massivement. Des trombes de licenciements ont contraint la plupart des horlogers à se reconvertir dans d’autres domaines…
Or, au travers de mes nombreuses expériences en mécanique de précision (je ne suis jamais resté plus de deux ans au même poste), j’ai rencontré des anciens qui avaient parfois commencé leur carrière avant la guerre. Et grâce à ma curiosité, j’ai été l’un des dépositaires de la somme de leurs connaissances mécaniques cumulées.

Jean-François Erard à l’Atelier:

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NM : Durant ces 16 années précédant ta période horlogère, comment as-tu concilié apprentissage et production?

JFE : En 1975, la Suisse était un pays plus enclavé qu’aujourd’hui, et l’idéologie du management à l’Anglo-Saxonne, conditionnant une productivité en croissance tous les ans, n’était pas encore montée jusque chez nous. On travaillait 45h par semaine, mais à des rythmes beaucoup plus cools que les 40h actuelles. A l’époque, on produisait du stock, on ne connaissait pas le concept de flux tendu ; c’est pour cela qu’on trouve énormément de mouvements vintage dans les cartons… Chaque usine formait ses apprentis. L’apprentissage en entreprise était au cœur de la formation des jeunes.

Aujourd’hui, le Savoir-faire est précieux, recherché par les cabinets de recrutement qui débauchent à grands frais mes homologues.
Mais la situation est paradoxale : on est prêt à dépenser beaucoup pour un mécanicien de précision avec de l’expérience, mais personne n’est prêt à investir un peu pour former la relève!

NM : Quel est selon toi le problème actuel de la formation des adolescents?

On ne pratique plus! Partout on forme des opérateurs. Les cours sont complètement théoriques, comme si l’on formait des professions libérales. Dans les années 70 au Technicum, l’enseignement était dispensé selon des méthodes traditionnelles d’apprentissage, parfois pour le pire, avec une certaine rigidité (ce qui, par ailleurs, ne nous empêchait pas de bien nous amuser).
Mais aussi pour le meilleur, avec environ 2/3 du temps de cours consacrés aux travaux pratiques, contre 1/3 seulement pour la théorie.
Aujourd’hui, les cours sont très théoriques et les exercices pratiques consistent surtout à simuler la mise-en-œuvre des programmes de CNC… Or, ce n’est pas avec des outils intégralement virtuels qu’on peut acquérir une expérience dans le domaine de la mécanique horlogère conventionnelle…

JF Erard au musée du paysan-horloger:

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NM : A suivre dans la seconde partie de l’interview.

A bientôt les amis.

NM.

 

Nicolas Maillechort

Reporter virtuel

Nicolas Maillechort est un reporter virtuel d’une trentaine d’année. Il a parcouru de multiples pays, découvert de très nombreuses cultures et métiers au cours de ces passionnants voyages. Aujourd’hui, il s’intéresse à un nouvel univers, celui de l’excellence horlogère. Nicolas Maillechort a la charge d’observer, puis de raconter l’histoire du « Garde Temps – la Naissance d’une Montre ». C’est à travers ses différentes chroniques et billets, ainsi que ses reportages et interviews que le public peut découvrir cette aventure horlogère au jour le jour.

Voir tous «Les acteurs» du projet
The Naissance d’une Montre "School Watch" ('Montre École')
sold at Christie's Important Watches auction in Hong Kong for 1'461'507 USD